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Ils créent leur start-up à 60 ans et ont une fabuleuse leçon de vie à transmettre

On est pas sérieux quand on a 60 ans

Une rencontre de et par Benoit Raphael

Benoit Raphael

Il faudrait revoir le poème de Rimbaud. Quand j’ai rencontré pour la première fois Catherine et Philippe Bréard, je m’attendais à voir un jeune couple d’entrepreneurs un peu chiant. Le genre qui a décidé de faire fortune au Japon grâce à la gastronomie. Des histoires comme celles-là, on en voit partout.

Ils m’attendaient tous les deux au bar à cocktails plutôt chic de l’hôtel Ana Intercontinental à Tokyo. Ils étaient assis sagement tous les deux, le sourire jusqu’aux oreilles. Ils ont pris chacun une coupe de champagne. On n’est pas sérieux quand on a 60 ans. Catherine a 62 ans. Il y a quatre ans, elle et son mari ont fait le pari le plus inconcevable que l’on puisse faire à leur âge. Ils ont décidé de devenir entrepreneurs.

Les deux retraités ont travaillé toute leur vie à Pôle Emploi. Catherine aux ressources humaines. Philippe a la direction informatique. 25 ans de vie commune. 7 ans de mariage. « On voulait être sûrs avant de se marier », plaisante Philippe en prenant tendrement la main de son épouse. Durant l’entretien, il ne lâchera jamais sa main. La vie de Catherine et Philippe, c’est d’abord une histoire d’amour. De ces amours presque surnaturels qui vous maintiennent en vie, et vous donnent le courage et l’envie de vivre toujours plus fort, même après 25 ans de tendresse, même quand sonne l’heure de la retraite avec son parfum d’adieu. C’est l’âge où l’on s’arrête d’être ambitieux. Un quai de gare où l’on descend pour laisser la place aux jeunes, d’où l’on regarde le train repartir en comptant ses regrets.

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A la descente du train de la vie active, Catherine et Philippe ont refusé de poser leurs valises. Ils ont pris le quai 9 3/4 de Harry Potter, vous vous souvenez, ce train qui n’existe pas et qui mène à l’école des magiciens. Celle qui n’existe pas. A 58 ans, Catherine et Philippe se sont attrapé fermement la main, ont pris une grande inspiration, avant d’entamer le deuxième chapitre de leur vie. Avec pas beaucoup d’argent en poche, comme les bohèmes d’Aznavour. « On n’était pas propriétaires, alors on a juste rendu l’appartement, vendu tous nos meubles, et on a fait nos valises. » Direction le Japon.

Il y’a quelque chose d’incroyablement lumineux chez ce couple. « En écoutant notre histoire, il arrive que les gens se mettent à pleurer » Surtout au Japon, où 26% de la population a plus de 65 ans, et se sent effroyablement inutile. Ils portent un message inconcevable : en fait la vie, on en fait ce qu’on en veut. Elle ne s’arrête jamais, tant qu’on n’est pas mort. On meurt certainement de vieillesse, mais on vieillit d’abord d’absence de projet. Ce n’est pas la mort qui devrait être un combat, mais la vieillesse.

Comment devient-on entrepreneur à 60 ans ? Eh bien, en acceptant d’apprendre à nouveau, en prenant des risques inconsidérés, du genre de ceux que l’on prend quand on a 17 ans. Un baluchon sur l’épaule, quelques sous en poche, et un incroyable optimisme. 

A l’origine de cette incroyable aventure, leur fils.Diplômé de Sup de Co à Nantes. Il est parti vivre au Japon dans une boîte de jeux-vidéo. C’est lui qui a glissé cette idée folle dans la tête de Catherine. « Maman, ta mousse au chocolat est tellement bonne que tu devrais la vendre. Au Japon, ils ne connaissent pas la mousse au chocolat. Je suis sûr que ça ferait un carton. » Le genre de trucs que l’on dit au repas de Noël en plaisantant. Mais Catherine a répondu : « Ah oui, bonne idée ! » Et elle est retournée à l’école. Une école de pâtisserie. « J’étais la doyenne de la promotion ». Six mois plus tard, décroche son CAP haut la main. Et c’est comme ça qu’est née « Maman au chocolat ».

Pendant ce temps, Philippe, qui ne connaît absolument rien à l’entrepreneuriat, « mais sait gérer un budget », remue ciel et terre pour créer l’entreprise au Japon. Énorme galère. « Tous nos amis nous disaient que c’était une folie, à notre âge. En plus c’est très compliqué de créer une boîte au Japon et d’obtenir un visa. On ne parlait ni japonais ni anglais. Et puis notre fils était très pris, il ne pouvait pas nous aider. » Il finit pas jeter l’éponge après un an de démarches. Mais en 2017, ils y retournent quand même. Ce qui pourrait sembler complètement fou puisqu’ils n’ont toujours pas de visa, plus d’appartement, et sont obligés de rentrer en France tous les trois mois avec leur maison sur le dos, « A la fin, je n’en pouvais plus de ces immenses valises que l’on transportait tout le temps ! » 150kg en tout. « En trois ans, c’était les seuls moments où il nous arrivait de craquer. Quand on devait peser chaque valise qui ne devait jamais faire plus de 23kg ! ».

Nos deux apprentis entrepreneurs ne baissent jamais les bras. A part leur fils, parti finalement monter une startup à Singapour dans la blockchain, leur seul lien avec le Japon, c’est le Centre Culturel Franco-Japonais. Ils le connaissent bien parce qu’ils ont accueilli pendant des années des familles japonaises chez eux. Avec l’aide d’un ami sur place, ils obtiennent une place au marché de Noël de l’institut français à Tokyo. 150 pots à produire pour le lendemain ! « On a fait notre mousse au chocolat dans la salle de bains de notre petit appart-hôtel à Tokyo », se souvient Catherine en riant. « Ce n’était pas super légal mais on n’avait pas le choix ». Les premiers pots de « Maman au chocolat » font un carton. « On était sold-out avant la fin de la journée ! »

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Début 2018, le couple est à nouveau obligé de rentrer en France à cause du visa. Ils décident de lever des fonds et de repartir à la conquête du Japon. « On a tenté une plateforme de financement participatif, mais les gens nous ont dit qu’on était trop vieux ! » On leur a dit aussi, deuxième sacrilège dans le monde merveilleux des start-ups : « Ce n’est pas de la tech ! »

On n’est pas sérieux quand on a 60 ans, même quand les investisseurs vous conseillent de retourner devant « Questions pour un champion » avec votre boîte de pâtes de fruits et de laisser les jeunes changer le monde. 

« On a donc fait le tour de nos amis. Et on a réussi à lever 120.000 euros. Notre comptable s’arrachait les cheveux parce qu’on avait plus de 15 actionnaires, certains à 500€! »

D’énergie, nos deux entrepreneurs n’en manquent pas. Leur audace est comme une source de jouvence. Leur moteur ? Lui : « La vie est éphémère . On fait des rencontres de dingue ! »  Elle : « La vie c’est quoi ? C’est fait pour découvrir plein de choses. Pas pour gagner de l’argent. Mais pour faire ce qu’on aime ». Ça y est, moi aussi je commence à avoir les larmes aux yeux.

Devant moi, deux retraités de pôle emploi, originaires de Normandie et de Picardie, me racontent la plus grande aventure de leur vie au dernier étage d’un hôtel à Tokyo. Ils se tiennent la main comme ils le font depuis 25 ans, sans doute plus encore aujourd’hui. Ils sirotent leur champagne avec la religiosité gourmande de ceux qui mesurent la valeur de la vie.

Traversent-ils quand même des phases de doutes ? « Tout le temps », reconnaît Philippe, me glissant au passage une leçon de sagesse : « Avant de se lancer dans cette aventure, on savait que ça allait être dur. Alors nous nous sommes fixés trois priorités :

  1. La santé
  2. Notre couple
  3. Si l’un de nous deux dit « stop » alors on arrête ».

De retour au Japon, ils prennent un petit appartement dans la capitale, 3000€ pour 35m2, et font la tournée des grands magasins. « Quand on est arrivé à Tokyo on croisait tous ces gens très riches dans ces grands magasins luxueux. C’était très intimidant. Quand un an plus tôt nous distribuions nos mousses au marché de Noël, nous n’imaginions pas qu’un jour nous les vendrions dans ces mêmes magasins ! »

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Aujourd’hui, « Maman au chocolat », vend 200 pots par jour à des amateurs japonais. En fait, il s’en vend autant qu’il y a de gens pour la goûter. « Quand quelqu’un goûte notre mousse, il l’achète! » 100% de transformation après dégustation, on peut appeler ça un triomphe. Et de grands moments d’émotion pour Catherine. D’abord surpris puis conquis par ce dessert venu de la lointaine Normandie, les Japonais poussent des « oh ! » et des « ah! » sitôt la cuillère portée à leur bouche. Mais ils sont tout autant émus par ce jeune vieux couple si gentil, si courageux, si optimistes. « Je ne cherche pas seulement à vendre mon produit, je veux raconter mon histoire pour dire aux gens : allez y vous aussi ! J’ai des clientes qui m’apportent des cadeaux. Elles me disent : Vous êtes notre maman à tous ! Ça tombe bien, j’ai toujours rêvé d’une famille nombreuse ».

Aujourd’hui « Maman au chocolat » cherche des investisseurs pour faire goûter à encore plus de Japonais les fabuleuses mousses de Catherine. Mais vous savez quoi ? Leur mousse cartonne, ils sont demandés partout, par les plus grandes enseignes de luxe, mais ils ont du mal à trouver des investisseurs ! Pourquoi ? Parce qu’ils ont 60 ans. Et qu’on n’est pas sérieux quand on entreprend à 60 ans.

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Moi je trouve que l’histoire de Catherine et Philippe est très sérieuse, en même temps que joyeuse. Elle devrait inspirer des millions d’entrepreneurs et de rêveurs. Les jeunes comme les vieux. Cette histoire nous dit que la vie ne s’arrête jamais tant qu’on a des projets, tant qu’on a envie d’apprendre et de rencontrer des gens.

Alors si vous avez envie que l’aventure continue et qu’elle s’inscrive dans les canons qu’on enseignera demain dans nos écoles de commerce, si vous voulez que cette histoire grandisse et mette des étoiles dans les yeux de tous ceux qui ont peur de vieillir,  rencontrez les !

Publié avec l’aimable autorisation de Benoit Raphael
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